06 octobre 2006

Le compositeur Michel Chion répond aux questions d'Electroscopie



A l'occasion de la sortie de Tu sur le label Brocoli (dont nous avons parlé ci-dessous) nous avons demandé à Michel Chion de répondre à quelques questions qui nous trottent dans la tête depuis quelque temps. Celui ci s'est prêté au jeu, avec simplicité.

Michel Chion a débuté sa carrière comme assistant de Pierre Shaeffer en 70 au Grm, il est l'auteur entre autres d'un Requiem, de Crayonnés ferroviaires ou encore d'une Tentation de Saint Antoine . C'est aussi un théoricien, auteur d'ouvrages de références comme le Guide des objets sonores, ou l'Art des sons fixés.

> Pourquoi Tu, composé en 77 puis remanié en 96, n'est jamais sorti dans sa première version en LP ?
Les labels spécialisés dans la musique concrète (dite aussi acousmatiques) auxquels je l'avais proposée, n'en ont pas voulu. Je ne sais pas pourquoi; ils trouvaient peut-être l'oeuvre trop "sentimentale", que sais-je. En revanche, Brocoli a aimé l'oeuvre et a souhaité l'éditer.


> En quoi ont consisté les remaniements de 96?

J'ai remanié l'oeuvre trois fois, en 81 (développement et ajout de nouveaux mouvements), 85 (idem), et 96: c'est alors que j'ai créé un nouveau personnage, celui de la Narratrice, qui introduit l'histoire comme un conte et permet de la suivre.

> Pouvez vous nous présenter Tu en quelques mots?

C'est une sorte d'opéra de musique concrète sur le thème de l'amour et du couple: le chiffre deux se retrouve partout: deux lettres, deux sexes ou genres, deux actes, deux langues, le français et l'allemand, etc... L'oeuvre exprime le mystère de l'amour, qui finalement est une grande voix qui s'exprime dans le silence: parole de l'un, silence de l'autre.

> Vous écrivez que le son fixé sur support doit "s'entendre', qu'on ne doit pas user d'artifices pour le dissimuler.
Pourtant, l'utilisation de la bande dans vos oeuvres ne se fait remarquer que pour le montage et pas pour les défauts inhérents à cette technologie : pleurage, souffle, (avec parfois un peu de distortion c'est vrai) etc.

Je ne crois pas avoir écrit:que le son fixé doit s'entendre. En revanche, je parle des effets de support: ceux-ci renvoient à un support imaginaire, qui n'est pas forcément le support réel employé pour faire l'oeuvre, la conserver, la diffuser, etc...

une bande magnétique est un support de travail et par aileurs de conservation de l'oeuvre. En tant que support de travail, une bande magnétique n'a aucun "défaut", elle n'a que des propriétés, des possibilités, tout est utilisable. Comme tout support.
Distinct est le problème de la fixation et de la conservation de l'oeuvre. Le support doit alors être neutre, objectif et durable. Une bande magnétique bien enregistrée sur un magnétophone bien réglé (et lue de même), à vitesse professionnelle (38 cm/sec) offre ces trois qualités. Mais tout autre support est bon s'il a les mêmes propriétés.
Mes premières oeuvres réalisées en 1970 sur bande ne se sont pas effacées, le support tient le coup.

> Votre univers sonore est très contrasté, à une certaine douceur poétique, des bruits des objets sonores coupants, tranchants et anachroniques viennent troubler le discours. (La tentation de Saint-Antoine et ses balayages de fréquences radios par exemple) Quel sens donnez-vous à ces contrastes, sont-ils esthétiques ou bien sont ils des signaux, des moyens laissés à "l'écoutant" pour se libérer de l'illusion créée par le compositeur? On remarque aussi d'autres "maladresses" : l'enfant lecteur dans le Requiem, dans Tu la voix féminine qui « répète » son rôle etc.
Je mets dans certaines oeuvres des choses de la vie, empruntées ou le plus souvent recréées, un peu comme certains peintres de sujets religieux (Crucifixions, etc.) mettaient dans le tableau les paysans de leur temps, la moisson, etc... C'est la vie. L'enfant qui trébuche sur les mots dans le Requiem, c'est un "cadeau" spontané de la vie, l'enfant - une petite fille, dont j'ai ralenti la voix - butait réellement sur les caractères d'impression, et ce "hasard" (en fait, il n'y en a jamais) servait mon propos: montrer qu'on n'est jamais entièrement dans ce qu'on dit, ou dans ce qu'on lit, notamment quand il s'agit de textes religieux. Le texte résiste, on résiste au texte.


> Aujourd'hui une nouvelle génération d'auditeurs, issus de l'électronica, semble prête à découvrir les œuvres dites "académiques" des années 60 et 70, de vous , de Pierre Henry , de Luc Ferrari etc. Qu'en pensez vous?
J'en suis ravi; cela prouve que, contrairement à ce qu'on disait, la musique concrète a de l'avenir.

> En 2006 "tout le monde" peut avoir, dans son PC ou son Mac la "puisance sonore" d'un studio des années 70. Que pensez vous de la "laptop music". Peut elle être envisagée comme un prolongement/évolution de vos travaux? Une suite logique et technologique de l'art acousmatique? (ou "concret" je crois que vous préférez ce terme) ou un risque de dissolution complète de la musique concrète dans un "bruit internet" universel?
Je ne connais pas bien la "laptop music"; la musique concrète, comme je préfère dire en effet, est un genre qui a son identité, indépendante de la nature du support et des moyens employés pour faire le son. Je ne crois pas qu'elle
va se dissoudre. Mais il faut aussi la défendre. Il n'y a pas de fatalité. Il faut défendre ce qu'on aime. J'aime la musique concrète, et parfois, j'aime ma musique.

> Que pensez vous de la situation de la musique sur Internet ? (téléchargement/ mp3 ) une chance pour des oeuvres non commerciales? ou la fin du disque?
Une chance, je ne sais pas. C'est un fait que le téléchargement sans payer met en difficulté certains labels, certaines démarches artistiques. Cela dit, pour moi, l'oeuvre de musique concrète existe sans le disque, et avant le disque; celui-ci doit servir à la réécouter et à l'approfondir.

> Avez vous encore accès aux studios du Grm ? Comment le compositeur M Chion travaille t il? avec quels outils?
Quand le GRM me propose un concert, il met à ma disposition trois ou quatre semaines un de ses studios. J'y fais réinstaller trois magnétophones que je suis le seul, pour le moment, à employer. Chez moi, ou chez Geoffroy Montel,
qui m'aide pour cela, je réalise l'assemblage sur ProTools. Mais je crée aussi beaucoup de sons chez moi, et pour cela, trois magnétophones, quelques objets, et des sons déjà réalisés il y a quelques années par moi (les plus anciens datent de 1969), mais jamais encore employés dans une oeuvre, sont mes moyens de travail.

> Vos concerts sont ils des improvisation, à partir d'un matériau déjà fixé ? Une sorte de mixage (comme faisait Luc Ferrari avec Erikm par exemple ou encore Pierre Henry)
Il n'y a aucune improvisation; l'oeuvre est donnée sans aucun changement, avec juste quelques corrections de niveau sonore, et quelques effets de spatialisation qui soulignent les effets spatiaux déjà présents dans l'oeuvre.
L'oeuvre est fixée, le concert doit servir à la présenter "bien éclairée".

> Enfin pouvez vous nous dire sur quels projets vous travaillez? Avez-vous des dates de concert ?
Je dois composer pour le 10 décembre 06, à 18 h, dans un concert du GRM à la Maison de la Radio, une nouvelle oeuvre, "La vie en prose". En projet également, pour 2007, un mélodrame en collaboration avec Geoffroy Montel, "Scènes de la vie future". Je veux aussi composer une sorte de symphonie concrète en quatre mouvements et de deux heures, dont "La vie en prose" sera le premier mouvement. Je veux aussi retravailler des oeuvres anciennes dont je suis insatisfait, comme je l'ai fait pour "Tu". La musique concrète permet de remanier des oeuvres sans demander trop de moyens financiers, il faut en profiter pour améliorer ce qu'on a fait.

P W Electroscopie - 6 octobre 2006

Interview réalisé par e-mail, à la suite d'un échange de messages. A ma demande, M. Chion a accepté de répondre à mes questions. Je salue sa gentillesse et son ouverture d'esprit.

Bio de Michel Chion

Site de Michel Chion


Tout Michel Chion (livres et CD) chez Metamkine.

Site du label Brocoli



1 commentaire:

deb7680 a dit…

Bravo, c'est de l'excellent travail cet interview de Michel Chion. Je fais un lien car ça mérite vraiment d'être lu par le maximum de gens.