10 janvier 2008

François Bayle répond aux questions d'Electroscopie



François Bayle, une grande figure du Grm, (je vous propose de lire cet article sur wikipedia ), a répondu à nos questions. Il nous donnera à entendre ce samedi à la Maison de la Radio une pièce en hommage à Karheinz Stockhausen...

P Wiklacz - Vous avez été l'élève de K Stockhausen, que vous a-t-il apporté dans le domaine de la musique "concrète" ou électronique, car son école était différente lorsque vous avez été son élève de ce qui allait devenir le Grm...

François Bayle : C’était durant les Cours d’été à Darmstadt en 1960, 61 et 62, une semaine intensive d’analyse et d’exercices. K. Stockhausen expliquait les concepts originaux développés dans ses œuvres nouvelles de l’époque :

Gesang der Jungelinge pour 5 pistes, Kontakte pour 4 pistes – piano - perc, Zyklus pour perc solo, Gruppen pour 3 orchestres, Carré pour 4 orchestres et chœurs, et les Momente !

Formidables événements musicaux commentés dans le détail, avec écoute et échanges simples et directs (il avait alors 32-35 ans et moi 30, nous étions jeunes !).

Les développements portaient uniquement sur la question formelle, les critères d’écoute, le temps et l’espace, l’ouvert, l’aléa, la couleur, le bruit etc.

J’ai appris avec lui à construire mon indépendance d’esprit, à signer mes propres événements.

Par ailleurs pendant ces années, j’étais aussi auditeur chez Messiaen, et en stage chez Schaeffer. Triple programme, avec des approches si différentes ! et du fait de mes choix composites, parfois contradictoires, je me considère comme un autodidacte.

Pourquoi, selon vous, tous ces compositeurs de l'après guerre qui ont franchi les portes d'un institut de recherche musicale, n'ont par la suite pas continué et sont presque tous retourné à des formes classiques, même avec des préoccupations "mathématiques " pour certains, aléatoires etc...

François Bayle : Plusieurs raisons s’additionnant : d’abord celle du don – Henry, Stockhausen, Ferrari étaient dans ce domaine,vraiment doués, inventifs, Berio, Ligeti beaucoup moins, Boulez pas du tout ; ensuite la question de pouvoir – le premier arrivé prenait la meilleure place ; enfin la carrière – les compositeurs d’écriture gagnaient de meilleures commandes, mieux programmées, et préféraient la communication avec les interprètes, cette dernière raison étant la plus valable évidemment.

Votre musique est très raffinée, vos compositions ressemblent à des sortes de "dentelles" sonores... comment incluez vous la spatialisation dans ces "trames" si denses ...

François Bayle : Justement, pour que mes lignes dentelées, mes entités morphodynamiques restent lisibles, animées et vivantes, il me faut leur construire une liberté d’évolution, une indépendance spatiale, un espace de jeu, dans l’œuvre et aussi en vue de son interprétation dans la salle (avec les oreilles du public).

Pourriez vous nous dire ce que vous voyez comme évolution possible d'une écoute multiphonique... l'informatique musicale va t elle supprimer le compositeur encore aux manettes d'un système de diffusion ?

François Bayle : On pourrait en effet craindre que la pratique de la multiphonie, courante désormais, fixant les mouvements du son dans l’espace, détourne de l’expression directe dans la salle.

Ce n’est que partiellement vrai : si on peut ainsi inscrire le déplacement et « écrire des figures spatiales », alors on a rehaussé des valeurs instantanées pour en faire des valeurs de composition (durables). Il n’en reste pas moins que toujours la musique doit être « donnée à entendre » comme une première fois (toujours différente). Cette qualité de l’interprétation (en temps et espace direct et réel) crée l’émotion d’écoute. Incontournable.

Il faut (et il suffit) alors de disposer de plusieurs « octophonies » afin de créer des différences, un espace de jeu. C’est ce que je fais , en général à partir de 3 octos, (et parfois quelques effets supplémentaires, soit 30 voies de diffusion).

Selon vous, le public est il assez informé de ce qui se fait dans le genre "acousmatique"... n'y a t il pas un déficit d'information et curieusement d'absence du champ des nouvelles technologies (je pense à l'absence de musique à télécharger, malgré quelques timides essais, ou à la diffusion par Radio Internet encore marginale, sans parler de la vidéo, , des concerts que l'on pourrait suivre etc ... )

François Bayle : Le public est partout très réceptif, mais il n’y a pas assez de concerts. Pas assez d’interprètes.

Ce qui manque aussi c’est un document graphique permettant de suivre les intentions musicales, d’approfondir la connaissance de cette nouvelle forme musicale, encore dans l’analphabétisation. Toute musique n’avance que par un travail modeste et approfondi à partir des oeuvres, même (et surtout) celles de la nouvelle tradition orale, comme l’électro.

L’accès facilité par le web (tant mieux) ne peut à lui seul se substituer à la carence de pratique de l’écoute documentée, de l’analyse personnelle et du jeu avec public.

Il faut encore du temps, des œuvres, des outils pédagogiques et documentaires. Dans la faible mesure de mes moyens je m’y emploie.

Quels sont vos projets ?

François Bayle : Chaque année m’apporte sa vendange : Après Univers nerveux, j’ai récemment composé L’Oreille éblouie, octo – 18’18’’ – en hommage à Olivier Messiaen et aussi à la salle qui porte son nom, Maison de Radio-France, (où j’ai créé l’Acousmonium et le Cycle acousmatique, dont cette année sera le 30ème anniversaire ! - qui a fait mieux ?)

Je suis actuellement sur une nouvelle composition : Figures sans origine (l’idée et son titre sont toujours préalables pour guider mon travail).

Ainsi tous les ans j’avance, comme on peut en suivre la trace sur mon site http://www.fbayle.fr ou http://www.magison.org

Votre label Magison est-il toujours actif ?

François Bayle : Bien sûr, nous allons cette année produire et coproduire.

D’abord la réédition souvent demandée de la suite complète Erosphère (en double CD : La fin du bruit, Tremblement de terre très doux, l’Infini du bruit, Toupie dans le ciel) et cela pour l’occasion du concert Multiphonies / Présences électronique où je donne Toupie, le 29 mars.

Ensuite un CD nouveau du Cycle Bayle vol.19, avec les dernières créations (Univers nerveux, L’Oreille éblouie, Exercices-Sons), pour la rentrée d’octobre.

Enfin l’édition électronique d’un coffret d’analyse : Diabolus in Musica (avec les Fragments pour Bayle -53 mots-clefs – 151 exemples, par Jean-Christophe Thomas, et l’acousmographie de Tremblement de terre très doux), pour l’occasion des 50 ans du Grm et d’une Rencontre-Séminaire Bayle à la Sorbonne en novembre.

Et par ailleurs, Magison contribue à lancer l’Acousmographe sur plusieurs sites (le Conservatoire Eric Satie du 7e arr. avec Régis Renouard-Larivière, celui de Pantin avec Christine Groult, pour commencer) en faisant don d’un MacBook équipé des logiciels nécessaires, et d’une mini formation des élèves à la pratique de représentation graphique des musiques acousmatiques, que je crois nécessaire autant pour l’analyse que pour la composition.

Sur quel matériel composez vous ... ?

François Bayle : J’utilise de plus en plus des interfaces gestuelles interactives dédiées, que des amis adaptent à ma demande. Par exemple Serge de Laubier et Vincent Goudard (équipe Puce-Muse), de deux « métastick » personnalisés (à partir de 2 Saitek Cyborg Evo et un soft sous Max-msp), comme outil de mouvement sur 8 directions, avec boucles, ring, delai, filtre etc.

Également un « polycrayon » personnalisé par B. Thigpen (à partir d’une large tablette Wacom, aussi ss Max), comme outil d’exploration de synthèse granulaire, filtre, espace.

Et je finalise sur éditeur multipiste ProTools dans mon studio octophonique (Grm Tools, G5, G4, Macbook, claviers midi, etc.).

Pourriez vous nous présenter brièvement la pièce que vous allez donner samedi 12 à la Maison de la Radio ?

François Bayle :Je vous propose le plus simple, qui serait peut-être de lire les notes du programme :

Mais le mieux est d’entendre : bienvenue au concert !

(et merci de votre intérêt !)

L’Univers nerveux de François Bayle est à la fois serré et ouvert.

C’est un espace de circulation maximale où la sonorité se propose plus qu’elle ne s’impose. De grandes distances sont franchies. L’ardeur et la précipitation de cet univers en hyper-vitesses n’est pas oppressant — phosphorescent plutôt : les sons s’illuminent de leurs mouvements.

Régis Renouard Larivière

Un tissu vibratile sous haute tension.

Espace cosmique ou simplement toile d’araignée (peu importe l’image mentale associée), un réseau tendu de lignes de forces en tout cas.

Antenne pour capter des signaux faibles.

Parmi les parasites qui arrivent par paquets, sous pression, une forme accidentée, hésitante, dans la région du sub-grave. (Mais peut-on nommer forme quelque chose d’aussi informe ?)

Pourtant c’est bien elle qui fera « figure » tout au long du morceau, comme question. (Sans réponse).

Et il pourra paraître qu’un moment, la « réception » soit meilleure, l’être plus distinct, comme plus proche, (ne semble-t-il pas qu’une voix se manifeste, à plusieurs reprises !)

Cette illusion qui dure quelque peu se déchire, noyée dans la matière même des vibrations bruitées.

Image ou mirage d’une figure née de la fièvre du mouvement pur, dissoute en lui.

F.Bayle

à Karheinz Stockhausen in memoriam

… par sa musique immense il a augmenté l’espace de la terre

            et maintenant par elle encore il agrandit le ciel…

Création le 12 Octobre 2007 à Cologne – Aula de l’Université

Symposium Bayle – Die Klangwelt der Akusmatischen Musik

Commande de la Fondation Siemens

5 commentaires:

geoffroy a dit…

très bonne itw, merci

Raphaël Badawi a dit…

Interview magnifique, beaucoup moins frustrante que celle de Parmegiani. Merci beaucoup ! Et puis ça fait plaisir : voilà dix mois que j'essaie de convaincre ma soeur, professeur de solfège, d'étudier un peu l'acousmographie telle que théorisée par Denis Dufour, et elle ne veut rien entendre. Là, les arguments du père Bayle sont tout à fait pertinents ! Le petit passage sur le web est fécond : ne pas penser "rentable" mais "diffus", car l'acousmatique est une connaissance encore très embryonnaire qu'il faut encourager à diffuser - non seulement les oeuvres mais aussi les outils d'analyse. A ce sujet, si seulement son hommage à Stockhausen pouvait être offert sur son site - hem, cessons de fantasmer.

Dans tous les cas, l'électroacoustique, à mes yeux peinture du temps, genre erratique et protéiforme, a un très bel avenir. Et puis, Bayle a une façon de sculpter les sons de cloche (qui le passionnent si je me souviens bien) tout simplement prodigieuse. Et je l'estime comme l'un des trois plus grands électroacousticiens encore en vie (avec Parmegiani et Marchetti). Plus important que le Solfège des objets sonores de Schaeffer, son ouvrage Musique acousmatique demeure, comme vulgate, inégalé.

Affectuoso,
R.

Patrick W a dit…

Raphael je te reconnais bien là, mais Marchetti n'est pas de la même génération, c'est un jeunot encore !
Je dirai plutôt Henry ...

Raphaël Badawi a dit…

Hmm, le problème de Pierre Henry, c'est qu'il tourne un peu en rond depuis le début des années 90. Le fait de reprendre des bouts de Wagner ou de musique ethnique lui avait donné un nouveau souffle au début du millénaire, mais là, quand on écoute ses dernières publications (les deux coups de sonnettes et 8.0), on ne peut s'empêcher d'être déçu. Alors que Marchetti... ses essais sur les hauts parleurs sont brillants, ses oeuvres vont beaucoup plus loin dans la philosophie palimpseste/exploitation-de-l'amplificateur que Michel Chion. Mais oui, ce n'est pas du tout le même genre.

Après, c'est vrai que P. Henry a créé, il y a quarante ans, des oeuvres extraordinaires. Mais je ne peux m'empêcher de dire qu'à présent, il y a beaucoup mieux (je veux dire, beaucoup plus frais), que ce soit la génération Jonty Harrison / Adrian Moore, du côté des élèves de Francis Dhomont, ou encore Gilles Gobeil / Robert Normandeau. Le problème des deux derniers étant, il est vrai, un manque d'identité évident. Alors que le son de P. Henry est reconnaissable entre mille.

R.

Patrick W a dit…

Pour moi il n'y a pas d'âges ... ça parle au cœur ou pas ...
Je ne connais pas bien Normandeau ... Marchetti est très raffiné, comme Groult finalement, et bien sûr dans la lignée de Bayle. Tu es trop sévère avec 8.0 ... tous les morceaux sont pour moi sublimes, et de nombreux emprunts au passé plongent l'auditeur dans l'univers très personnel de P Henry. Si un jour t'as l'occasion de le découvrir en concert, tu seras à jamais marqué...